Ingrid Luquet Gad à propos du travail de Diego Guglieri Don Vito

Une humanité retrouvée

« Un monde plus pleinement humain que l’ancien, mais un monde dans lequel la ‘culture’ est devenue une véritable ‘seconde nature’ »1. Ce constat est celui qui apparaît sous la plume de Fredric Jameson dès les premières lignes de son ouvrage désormais culte consacré au post-modernisme. S’exprimant au seuil des années 1990, le théoricien américain constate à quel point l’ « esthétisation » du réel, initialement identifiée par Walter Benjamin à propos du fascisme dans les années 1930, est progressivement devenue synonyme de plaisir. Un plaisir qu’il décrit alors comme « une fièvre de la marchandise, la tendance pour nos ‘représentation’ des choses à exciter un enthousiasme et un changement d’humeur que les choses elles-mêmes n’inspirent pas nécessairement »2. Force est de constater que Jameson a vu juste : si l’on tend à désigner les centres commerciaux comme des temples de la consommation, c’est qu’ils éveillent des émotions de la même nature que les lieux de sacre traditionnels, mêlant l’euphorie de la sur-stimulation sensorielle à l’angoisse devant la démesure.

Travaillant autour de la surface et des apparences transitoires, le travail de Diego Guglieri Don Vito capture et condense ces perceptions. Le nouveau régime du sensible s’incarne chez lui à travers des installations spectaculaires et légèrement oppressantes, comme lorsque les pouvoirs d’attraction d’une moto chromée se retrouvent décuplés par des travellings au ralenti sur des photos de corps sportifs et de la musique d’ascenseur néo-zen (« Néoglass Air Fusion II », 2016). C’est aussi, plus en creux, à travers des séries comme « Liquid Crystal Clear » (2016) que vient se rappeler à nous le caractère transitoire des apparences, à travers les surfaces chatoyantes et éminemment fragiles de plaques de verre et de plâtre fibré sur lesquelles l’artiste est venu déposer une couche d’aérosol fluo. À la manière d’un Robbe-Grillet ou d’un Perec, Diego Guglieri Don Vito multiplie les descriptions scrupuleuses du réel, dont il tente non pas de capter l’essence, mais d’épuiser l’apparence. Au sein de « Tentatives » (2016), une édition en tirage limité à vingt exemplaires imprimé aux Beaux-Arts de Lyon, il proposait ainsi un système d’écriture quasi-scientifique visant, à l’aide de schémas et de terminologies techniques, à s’approcher du point asymptotique d’une description exhaustive du paysage contemporain – de l’architecture spirituelle aux supermarchés. Face à la culturalisation de la vie quotidienne, la critique situationniste de la société de consommation ne semble en effet plus de mise : puisqu’on ne peut espérer s’y soustraire, les alternatives au statu quo doivent emprunter d’autres chemins. Si le marché a cannibalisé le plaisir artistique, Diego Guglieri Don Vito inverse la tendance et en réintroduit les appâts visuels redoutablement efficaces dans l’arène du white cube. Seulement, derrière l’impression zéro défaut, ses œuvres laissent filtrer leur fragilité et leur aspect bricolé – et se chargent, l’espace d’une fraction de seconde, d’une humanité retrouvée.

Texte d’Ingrid Luquet-Gad, issu du catalogue des Enfants du Sabbat 18, 2017

1 : Fredric Jameson, Le postmodernisme ou la logique culturelle du capitalisme tardif, « Introduction », Editions des Beaux-Arts de Paris, 2011, p. 15-16.
2 : Ibid., p. 16

< Travaux