
Printemps de l’art contemporain, Marseille
Correspondance, exposition en duo avec Anne Marie Pécheur organisée par le Cabinet d’Ulysse dans l’espace SAND à l’occasion du printemps de l’art contemporain, Marseille 2025
La préparation des couleurs, extrait du texte Le Second Voyage
Lors de l’exposition Correspondances réunissant Diego Guglieri Don Vito et Anne-Marie Pécheur dans l’espace SAND à Marseille sur une invitation de Stéphane Salles-Abarca (Le Cabinet d’Ulysse), le chapitre 7 du second voyage : la Préparation des Couleurs est interprétée par Luna Mio. Au cours de
cette performance, elle donne corps au texte et active une peinture à porter confectionnée par Lucie Guglieri et mise en couleurs par Diego Guglieri Don Vito
Le Second Voyage est un projet Lauréat de l’appel à création Mécène du Sud 2022.

Texte de la performance
J’étais et je suis. Sur le dos. Après un millier d’année, j’ouvrais les yeux. Ciel lourd. Il faisait chaud. Face aux nuages, je regardais devant moi. Leur lente métamorphose se poursuivait au travers des heures. Buvard d’un bleu clair chargé d’eau se mêlait au blanc lacté d’une tempête en patiente préparation. Au centre, un trou sombre aspirait au ralenti les dernières lueurs tourbillonnantes de ces formations aquatiques. Les précipitations qui suivraient seraient sans pitié, mais elles tardaient à ce point qu’on aurait su dire si le temps avait vraiment cours. J’étais seul. Je suis seul. Au-dessus de moi, lente circonvolution piégée dans une boucle sans dénouement. Attendre ne mènerait nulle part, il est nécessaire d’avancer.

J’ouvrais doucement. Fourmilière. Une méticuleuse agitation, dans le plus grand des silences. Pas un mot n’était prononcé. Une pièce immense, un nombre incalculable de tables, chacune occupée par un groupe de deux personnes. J’étais au bout d’une architecture en trois murs, elle formait vraisemblablement un triangle dont toute la pointe était inoccupée. J’avançais pour mieux observer ce qui se déroulait. Une sorte d’amphithéâtre sans gradins, mobilier en inox, gris lustré, légèrement brillant, réparti concentriquement autour de moi. L’assemblée entière était vêtue de blouses, utilisant de la verrerie de précision. Trois personnes sourcilleuses passaient d’un endroit à l’autre, muni de coupes de viscosités. Ils chronométraient l’échappée du liquide préparé, notant sur des blocs-notes plusieurs séries de mesures. Le contenu des flacons, les seules notes de couleurs. Éclairage, Blouses et murs étaient blancs, le sol blanc cassé, mobilier gris satiné, masques et gants gris clair. A bien regarder, derrière les lunettes de protection transparentes, la peau des agents était terne. La lumière coupante qui tombait du plafond pouvait être la seule qu’ils voyaient. Ne tenant plus de savoir ce qu’il se passait je m’approchais pour demander. Une desserte, en inox également, manœuvrée par un énième binôme manquait de me renverser. Au regard qui m’était accordé, je comprenais que j’étais bien visible à leurs yeux, de surcroît ma présence gênait. Le manège de cette salle était proprement incompréhensible. Je m’inquiétais quand même de quitter l’espace et butais sur une personne la taille haute, fine, épaules et buste large, en blouse, protégée à la mode qui ici était loi.

– Pourquoi n’êtes-vous pas à votre poste en tenue ?
À la recherche des mots, j’essayais de me remémorer ce qui m’avait conduit ici, je balbutiais une réponse aussitôt coupée sèche.
– Peu importe. Vous êtes en retard, pas d’excuses. Des résultats. Et de la discipline. Suivez moi.
Assommé par la raideur de sa réponse, j’emboitais le pas sans même en avoir conscience…

– Que… Que prépare-t-on ici ?
Sans ralentir, la blouse jetait un œil par-dessus son épaule en soupirant, me toisait de la tête au pied, l’air de juger si je faisais l’affaire.
– Comment, ce qu’on prépare ici ? On ne vous a rien expliqué? Je suis responsable d’arc, au sixième. Lorsque vous vous adressez à moi ou à mes homologues, vous finissez vos phrases par « Sixième ». Pas de prénom. On se vouvoie ici. Du respect, de la discipline. Respect du produit, respect des cadences. On prépare des couleurs ici. Des couleurs de qualité. Vous arrivez à l’heure. En tenue. À votre poste. Nous passions une porte au bout de la rangée pendant que Sixième continuait ses explications. Je découvrais le même agencement, un nombre de personnes identiques, seule différence : la couleur des mélanges. L’atelier compte six arcs, rouge, orange, jaune, vert, bleu, violet. Nous sommes six responsables. En charge d’un arc à la fois, notre ronde s’étend sur une journée. Il faut être parfaitement synchrone pour entrer dans l’arc quand notre homologue sort. Au-dessus de nous il n’y a personne, enfin si les procédures, on applique les procédures. C’est comme ça que ça fonctionne. Vous, la brigade vous faites ce que vous avez à faire. Surtout ce qu’on vous dit de faire. Vous n’êtes pas ici pour inventer des choses. Si vous travaillez bien, vous avancez d’un rang. C’est simple. Les couleurs saturées demandent plus de précision. On ne va pas les confier aux nouveaux. De toute façon l’équipe de contrôle fait recommencer les produits non conformes. Ne recommencez pas, ça nous met en retard. Il y a trois responsables au contrôle. Un pour la teinte, un pour la viscosité, le dernier contrôle les deux autres. Vous nettoyez votre poste régulièrement. Un poste propre est un poste rangé. Je ne tolère pas le désordre. Lorsqu’une couleur est prête à votre table, les commis passent à la desserte pour l’emporter. Ils vous déposent un pot de peinture pure. Les pots purs sont gris et bruns, les pots mélangés sont bruns et gris. Impossible de les confondre. Vous avez compris ? De toute façon je ne recommencerais pas, si vous avez besoin d’une information demandez à votre binôme, j’interviens qu’en cas de problème. Il vaut mieux qu’il n’y en ait pas. Ne faites pas d’erreurs. Vous préparez la peinture pour les peintres. Pour qu’ils puissent peindre. Ils sont nombreux. Répartis en trois tiers. Chaque tiers sa spécialité, les lances, les pistolets de pulvérisation et les aérographes. Les premiers s’occupent des travaux en hauteurs, des fonds et des premières passes. Au pistolet les motifs, les angles, les retours. Les derniers, les détails, travaux de précisions et les finitions à l’aérographe. Ils utilisent des couleurs à la bonne teinte avec une viscosité parfaite. Croyez-moi, ils n’ont pas le temps de faire les mélanges. Ils peignent tout. Les sols. Les murs. Les plafonds. Les montagnes. Quand ce sera fini, ils commenceront le ciel. C’est peut-être déjà fait.

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